Dans le cadre professionnel, vous pourriez avoir à collaborer avec une personne autiste. L’autisme, ou trouble du spectre autistique (TSA), touche environ 1% de la population. Il inclut une grande diversité de profils. Dans cet article, il sera question de l’autisme sans déficience intellectuelle, autrefois appelé “syndrome d’Asperger”, ou “autisme de haut niveau”.
Si votre collègue vous annonce sa spécificité, c’est pour faciliter la communication et limiter les incompréhensions mutuelles. C’est aussi une preuve de sa confiance en vous. Comment réagir ? Quelles sont les spécificités qui caractérisent le TSA ? Comment adapter sa communication pour une meilleure collaboration ? Comment adapter l’environnement pour aider au mieux une personne autiste ? Comment parler d’elle ?
Je vous partage mon point de vue d’autiste, qui ne sera pas universel, mais qui vous propose des pistes de compréhension et d’ouverture à l’autre.
Comment réagir ?
Vous pouvez poser des questions à votre collègue sur ses spécificités, pour mieux les comprendre et lui signaler que ce sujet n’est pas tabou. Ce n’est qu’en vous intéressant sincèrement à cette personne que vous pourrez découvrir son fonctionnement. Une personne autiste n’a aucun problème à expliquer son autisme, si on le lui demande. Si vous êtes suffisamment à l’aise pour en parler librement, vous serez probablement identifié(e) comme une personne alliée.
Vous pouvez aussi lui demander comment vous pouvez l’aider au mieux pour que votre collaboration soit efficace, pour qu’elle exprime ses propres besoins, qui sont différents selon les personnes. L’autisme est un spectre, il ne se manifeste pas de la même manière pour tout le monde.
Néanmoins, il y a des choses que nous entendons très souvent lorsque nous parlons d’autisme, et qui ne sont pas de bonnes manières de réagir. En voici trois à éviter absolument, au risque de perdre la confiance que votre collègue vous a témoigné :
- “Tu n’as pas l’air autiste”.
Qu’est-ce que c’est, “avoir l’air autiste”? Il n’y a aucun marqueur physique de l’autisme. Si pour vous cela sonne comme un compliment (on aurait l’air “normal”), pour nous, c’est plutôt une insulte qui renie la réalité de nos difficultés, de notre identité, et qui démontre de surcroît de profonds stéréotypes sur l’autisme.
Vous ne le voyez pas parce que vous ne connaissez pas bien cette partie du spectre autistique, et que la personne fait des efforts monumentaux pour s’adapter à vous. Entre autistes, on se repère au contraire assez facilement !
- “On est tous un peu autistes”.
J’entends dans cette tournure de phrase toute la sympathie de la personne qui ne sait pas comment réagir et essaie de faire comprendre qu’elle ne fera pas de différence. Mais c’est une erreur. Nous sommes autistes, ou nous ne le sommes pas. Encore une fois, ce genre de réaction revient à nier les difficultés rencontrées par les personnes autistes et à minimiser l’impact que cette spécificité peut avoir sur notre vie. Et de ce point de vue, c’est nettement moins sympathique, vous en conviendrez !
- Remettre en question son diagnostic
Si quelqu’un vous annonçait un cancer ou une dépression, lui demanderiez-vous de prouver son diagnostic ? J’espère que non… Il s’agit d’une information médicale confidentielle, qui ne vous concerne pas.
Rassurez-vous, personne n’a envie de se coller ce genre d’étiquette pour le fun. Au-delà du parcours diagnostic qui est long et difficile, il faut souvent un certain temps pour intégrer et accepter le fait d’être autiste. Cela implique de revoir l’entièreté de son existence, à la lumière de cette nouvelle information, avec ce nouveau filtre, et l’impression de ne pas savoir qui on est réellement. C’est particulièrement éprouvant. Il est assez violent de voir tout ce parcours remis en question par une personne qui ne connaît pas bien l’autisme (car c’est souvent la cause de cette remarque, “tu parles, tu me regardes, tu as de l’humour, donc tu ne peux pas être autiste”).
Il est possible que ce soit la première fois que votre collègue ose en parler, et c’est un cap difficile à passer. Devoir se justifier à ce moment-là ne va vraiment pas l’aider à s’assumer et cesser de masquer socialement son autisme, bien au contraire…
Quelles sont les spécificités liées au TSA ?
Il y a des autistes avec une déficience intellectuelle, mais aussi des autistes HPI. Il y a des autistes non verbaux, mais aussi des autistes qui parlent beaucoup trop… Il y a aussi tout ce qui existe entre les deux extrêmes du spectre autistique. Toutes ces formes, bien que très différentes, sont pourtant de l’autisme.
Par ailleurs, notre situation sur le spectre n’est pas figée. Elle évolue en fonction de notre état émotionnel, de notre énergie, de l’environnement, et des périodes de nos vies. On peut être capable de communiquer normalement à l’instant T, et devenir soudainement non verbal(e) en cas de stress ou de fatigue intense, par exemple. Ou avoir été mutique enfant, et devenir un moulin à parole à l’âge adulte. Un traumatisme peut aussi nous propulser subitement dans une autre partie du spectre. Les régressions existent et ne sont pas rares.
Il est fréquent de rencontrer des profils “multi-exceptionnels”, c’est-à-dire qu’ils cumulent plusieurs neuroatypies telles qu’un HPI, un TDAH, des troubles DYS avec un TSA… Ces doubles ou triples étiquettes rendent les manifestations de l’autisme très différentes selon les profils. Le TSA se manifeste aussi différemment selon qu’on soit un homme ou une femme. Il n’y a donc pas une seule manière d’être autiste mais une multitude de diversité dans le spectre.
Les conseils dispensés ici sont généraux et basés sur ma propre expérience. Ils ne vont évidemment pas concerner tous les autistes, c’est pourquoi il est important d’en parler directement avec la personne pour comprendre son profil et ses besoins.
Cela étant dit, on retrouve fréquemment les spécificités suivantes dans les TSA, qui peuvent impacter le domaine professionnel (liste non exhaustive) :
- Une sensibilité sensorielle accrue, au bruit, à la lumière, aux odeurs… qui peut être insupportable ou déclencher des crises autistiques s’il y a trop de stimulations, pour les profils hypersensibles (il existe aussi des profils hyposensibles qui sont au contraire plutôt dans la recherche de stimulation sensorielle)
- Un besoin de clarté dans la communication et les attentes. On a généralement besoin que les choses soient très carrées, explicites et sans aucune ambiguïté.
- Des difficultés à comprendre les implicites sociaux et les sous-entendus (y compris la communication non verbale, qui dans mon cas est souvent bien identifiée mais totalement incompréhensible et génère beaucoup d’inconfort dans les relations).
- Des difficultés à comprendre le second degré, ce qui ne nous empêche pas d’en faire nous-mêmes !
- Une forte anxiété, particulièrement exacerbée par les imprévus, les personnes inconnues, les interactions sociales contraintes (en gros, à peu près tout ce qui fait la vie professionnelle).
- Une certaine “rigidité mentale”, face aux imprévus, mais qui peut aussi se matérialiser par des propos en boucle sur un événement ou une interaction qu’on ne comprend pas (et l’incapacité à “passer à autre chose”).
- Une régulation via ce qu’on appelle les “stims”, qui sont des stimulations sensorielles souvent caractérisées par des gestes répétitifs propres à chaque personne autiste (balancement, tapoter quelque chose, bruits répétitifs, tourner ou faire tourner quelque chose…). Les adultes autistes, surtout ceux diagnostiqués tardivement, ont souvent appris à dissimuler ces stimulations, mais la plupart du temps elles existent toujours.
- Des intérêts spécifiques très marqués, dont la personne peut parfois parler un peu trop passionnément.
- Des crises autistiques (meltdowns / shutdowns) lorsque le cerveau est submergé et ne peut plus gérer l’information.
- Pour les TSA HPI, une recherche de stimulation intellectuelle constante, qui peut se matérialiser par des challenges “en cascade”, et par le fait de s’ennuyer très rapidement.
- Une propension au burn out autistique, qui arrive plus vite et pas pour les mêmes raisons que chez les personnes allistes (= non autistes).
Il existe aussi des comorbidités au TSA qui sont relativement fréquentes, comme le TDAH, les DYS ou encore le SED (syndrome d’Ehlers Danlos), qui est une maladie génétique invalidante et douloureuse, souvent (mais pas toujours) invisible ou intermittente en fonction des crises.
Comment adapter sa communication ?
Maintenant que vous connaissez un petit peu mieux les TSA, vous allez pouvoir adapter votre communication pour que la collaboration avec votre collègue autiste se passe bien. Avant toute chose, gardez en tête que vous ne serez pas seul(e) à vous adapter. La personne autiste se suradapte constamment au monde des allistes. Communiquer avec vous lui coûte beaucoup d’énergie pour comprendre les codes, les règles de l’équipe, du groupe, et de chaque personne.
Il est donc relativement juste que de votre côté, vous fassiez un pas vers elle et que vous preniez en charge une partie de l’adaptation à l’autre pour qu’elle n’ai plus à la gérer seule. Si chacun fait la moitié du chemin vers l’autre, la relation est plus équilibrée, n’est-ce-pas ?
Pour cela, vous pouvez :
- Privilégier des consignes claires et explicites : Éviter les formulations vagues ou ambiguës. Le sens de vos propos vous semble évident, mais la personne autiste a devant-elle toutes les interprétations possibles de votre phrase, et elle doit la déchiffrer sans avoir accès à la clef de décodage. Cela peut la mettre en grande difficulté, générer beaucoup de fatigue, des crises autistiques et mener droit au burn out si c’est une situation récurrente, voir le fonctionnement habituel de l’équipe.
- Montrer explicitement le format de l’attendu aidera énormément la personne à jauger l’investissement nécessaire dans la tâche demandée. Le cas échéant, elle risque de surestimer le besoin réel en ayant peur de ne pas en faire assez, puis de culpabiliser d’en avoir fait trop (ce qui complique les relations sociales, les gens ne semblent pas tellement apprécier ceux qui en font trop). Elle peut aussi partir dans une mauvaise direction, parce que la demande a été mal interprétée. Une personne autiste a souvent très envie de rester dans “la norme” mais elle ne sait pas jauger cette norme. Lui donner un point de repère l’aidera vraiment à s’y conformer.
- Utiliser des supports écrits : Un compte rendu après une réunion peut être très utile. Personnellement, j’oublie instantanément ce qui a été dit à l’instant où la réunion se termine, comme si le changement de contexte indiquait à mon cerveau de faire un reset pour gérer la suite des événements. Je dois donc tout écrire et bien organiser mes notes pour les retrouver, voir programmer des rappels, ce qui peut demander un peu plus de temps au calme pour le faire dont quelqu’un d’autre n’aurait pas forcément besoin.
- Éviter les sous-entendus, le second degré et l’ironie : Cela risque d’être non perçu, mal interprété ou pris au premier degré. Si vous faites du second degré, assurez-vous que la personne l’a bien compris, et précisez que c’est du second degré. Vous éviterez de nombreux quiproquos, et épargnerez des moments très inconfortables à votre collègue !
- Anticiper et donner du temps pour répondre : Certaines personnes autistes n’ont pas la capacité de répondre “en direct” sans préparation. Lorsque la situation est stressante, ou en présence d’une personne avec laquelle je ne suis pas très à l’aise, une question inattendue peut générer un pic de stress intense et me bloquer totalement. A ce moment-là, faire un son intelligible est déjà très compliqué pour moi, donc même si je connais la réponse, je ne serais pas capable de la restituer. C’est ce qu’on appelle un shutdown. C’est particulièrement problématique pour les entretiens d’embauche, les tests techniques et le passage de certifications, par exemple.
Si c’est quelque chose de difficile pour la personne, vous pouvez fournir les questions ou le sujet en amont pour qu’elle puisse anticiper, ou simplement lui poser les questions et lui demander d’y répondre quand elle le pourra, après votre échange. - Proposer des tests techniques adaptés : pour les raisons évoquées au point précédent, un exercice à faire au calme (pas pendant l’entretien) sera beaucoup plus représentatif des capacités réelles de la personne qu’un live coding ou un exercice chronométré. Ces types de tests ne sont pas accessibles pour une grande partie des personnes neuroatypiques (et plus généralement, toutes les personnes qui ont du mal à gérer leur stress).
- Partager explicitement votre mode d’emploi : votre canal de communication idéal, les horaires durant lesquelles il est ok de vous contacter, si vous préférez les échanges en présentiel ou en remote, si vous êtes plutôt à l’aise pour échanger en public ou en privé, le nombre maximum de messages à partir duquel vous vous sentez harcelé(e) 😅… C’est une boutade, mais j’ai noté chez beaucoup d’autistes qu’on ne sait pas vraiment doser entre silence radio et sur-sollicitation.
Pour moi, ça se présente un peu comme ça : “sur une moyenne estimée normale de 10 messages par semaine, comme je ne lui ai pas parlé depuis un mois, c’est ok d’en envoyer 40 aujourd’hui” suivi d’un “oups, j’ai envoyé beaucoup de messages, je ne vais plus solliciter cette personne pendant un mois pour ne pas l’embêter” (c’est volontairement exagéré pour imager, mais c’est plutôt représentatif de ma manière de fonctionner).
Être explicite sur vos limites peut aider la personne à mieux communiquer avec vous. Quand c’est trop invasif, n’hésitez pas à le dire avec bienveillance, car il y a de fortes chances que votre collègue ne s’en rende pas compte, ou ne sache pas doser non plus.
Comment adapter l’environnement ?
Si vous en avez la possibilité, adapter l’environnement peut vraiment faciliter la vie d’une personne autiste :
- Limiter les stimulis sensoriels :
- évitez les néons et lumières très vives,
- évitez les décorations hyper chargées / colorées / stimulantes,
- limitez le bruit dans l’espace de travail,
- permettez le port d’un casque antibruit,
- autorisez le télétravail libre (et plus encore si vos locaux sont en open space)…
- Offrir des horaires flexibles : pour permettre de gérer la fatigabilité inhérente à l’autisme, se remettre d’un excès de socialisation (réunions…), ou gérer une crise, il est vraiment utile de décharger la personne du présentéisme et des horaires strictes. La laisser gérer son planning lui permettra d’être beaucoup plus efficace et de se reposer lorsque cela est nécessaire. Sans contrainte d’horaire, il n’est pas rare qu’on ai des horaires complètement décalés par rapport à la norme. Beaucoup de personnes autistes travaillent mieux très tôt le matin ou très tard la nuit, lorsque le monde est calme et silencieux.
- Prévenir des changements à l’avance : les imprévus sont vraiment quelque chose de compliqué à gérer, ça demande énormément d’énergie pour contourner la rigidité mentale liée au TSA et modifier notre schéma mental de la situation. Cela peut déclencher des crises autistiques. Prévenir en amont des changements, le plus tôt possible, en privé pour que la personne puisse gérer la situation sans ajouter le coût des interactions sociales à ce moment-là peut vraiment aider. Attendez-vous à ce qu’elle ne se sente pas très bien, ce n’est pas contre vous.
- Proposez un espace calme et sécurisé où la personne peut se réfugier si elle se sent submergée, cela peut permettre d’éviter ou de gérer une crise.
- Identifiez des personnes ressources : identifiez des personnes en qui votre collègue a confiance, et qui acceptent de l’aider s’iel a besoin d’assistance. Fournissez leur un plan d’action rédigé avec la personne autiste, pour leur donner les moyens d’aider efficacement en cas de crise. Savoir que ces personnes sont là et savent quoi faire peut suffire à créer un climat sécurisant et éviter les crises autistiques.
Comment parler de votre collègue autiste ?
Certaines personnes affirment haut et fort qu’il faut parler des “personnes avec autisme” ou des “personnes porteuses d’autisme”. Ces personnes ne sont probablement pas autistes et parlent à notre place. Autiste n’est pas une insulte, cela fait partie de notre identité, de notre personnalité, de notre culture.
Je suis autiste, c’est mon neurotype, ce n’est pas quelque chose de négatif. C’est simplement quelque chose de différent de la norme. Ce n’est un trouble que parce que la société est conçue pour un neurotype différent, qui est majoritaire.
Si vous doutez de cette manière de s’exprimer, écoutez la personne et notez les mots qu’elle utilise pour parler d’elle. Utilisez simplement les mêmes. Vous pouvez aussi lui demander comment elle souhaite qu’on la définisse. Ce genre de question est toujours bienvenu, car cela démontre votre intérêt sincère et votre respect.
Vous savez désormais comment lier des ponts entre le monde autiste et le monde alliste. Merci de chercher à comprendre et à vous adapter, tout le monde ne prend pas la peine de le faire. Partagez cet article avec le reste de votre équipe, si chaque personne fait un pas vers l’autre, nul doute que la collaboration apportera du positif à tout le monde !

