Adieu Microsoft Edge

2

C’est LA grosse annonce de la fin d’année 2018, après plus de 20 ans d’efforts acharnés, Microsoft jette l’éponge. Adieux Trident, le moteur de rendu d’Internet Explorer et EdgeHTML son successeur. Désormais ce sera Blink (le moteur de rendu de Google Chrome) qui va être utilisé pour motoriser les futures versions de Edge. Aucune date n’est encore annoncée, mais il semblerait que cette nouvelle mouture de Edge verra le jour au deuxième semestre de cette année. Nous aurons donc l’occasion d’en reparler.

En attendant, faut-il se réjouir ou s’attrister de cette nouvelle ? La réponse est, hélas, sans équivoque: c’est une très mauvaise nouvelle pour le web.

Champagne et cotillons !

Trident et son successeur EdgeHTML ont donc 24 ans et c’est fini, Microsoft a décidé de renoncer à créer son propre moteur de rendu Web. C’est quelque chose que nous pouvons comprendre au vu de la stratégie de l’entreprise qui se recentre sur ses deux produits phares : Windows et Azure. En effet, développer un moteur de rendu web requiert des équipes de plusieurs centaines de développeurs pour un retour sur investissement quasi nul.

Au-delà des considérations économiques, Microsoft met en avant deux bénéfices majeurs pour justifier ce changement: “create better web compatibility for our customers, and less fragmentation of the web for all web developers.”

Je ne me prononcerai pas sur le supposé bénéfice utilisateur, car le reste de cet article vous montrera pourquoi c’est un argument qui ne tient pas debout. Cependant, en tant que développeur web, je suis bien obligé de me réjouir. Un moteur de rendu de moins, c’est moins de tests à faire pour garantir que mes applications web fonctionnent de la même façon dans tous les environnements. Malheureusement, en tant que praticien du web de longue date, je me doute qu’il va y avoir une addition un peu salée à payer.

Errare humanum est, perseverare diabolicum

Pour comprendre ce qui est en train de se jouer, il faut faire un peu d’histoire.

Le web naît en en 1989 et la décennie qui suit fait l’objet d’un développement et d’un fourmillement sans précédent pour ce média. Très vite déjà à cette époque un navigateur sort du lot NCSA Mozaïc. Premier navigateur graphique (comprendre: qui propose des fonctionnalités multimédias comme l’affichage d’image) il remporte un succès fulgurant et éclipse tous les autres. La conséquence à l’époque, c’est l’apparition de standards de fait, les processus de standardisation du web n’étant pas encore bien rodés. On en subit encore les désagréments aujourd’hui via des incongruités de HTML telle que les balises <img> ou <input>.

Les années 90 se terminent par un violent combat entre les navigateurs Nescape Communicator, successeur de Mozaïc, et Microsoft Internet Explorer. Ce dernier finira par rafler la mise et mettra le web en pause pour toute la décennie suivante. Microsoft n’ayant aucun intérêt pour le web à cette époque, ils ont complètement arrêté le développement d’Internet Explorer pendant près de 5 ans (de 2001 à 2006) et avec plus de 90% de part de marché ça a vite de grosses conséquences. Les plus vieux d’entre nous se souviennent de cette époque d’un marasme accablant sous le signe du tout XML qui se consumera dans la voie sans issue de XHTML 2, monstrueuse spécification mort-née.

Il aura fallu l’acharnement d’Apple (Safari en 2003), Opera (Opera 7 avec leur nouveau moteur Presto en 2003 aussi),  Mozilla (Firefox en 2004), et plus tard Google (Chrome en 2008) pendant près de 10 ans pour en finir avec ce monopole et assainir le marché. En 2011, la sortie de Internet Explorer 9, puis de Edge en 2015, signent le mea culpa de Microsoft pour les années noires de la décennie précédente. Hélas, c’était bien trop tard et déjà Google Chrome entamait sa folle ascension pour une histoire qui va se répéter une fois de plus.

Contrairement à ce qu’affirme Microsoft pour justifier son abandon de Trident, la concentration dans les mains d’un acteur unique n’est jamais bon signe pour le web, l’histoire l’ayant montré à deux reprises déjà. Affirmer que revenir à la situation d’il y a 20 ans serait une bonne chose pour les utilisateurs, c’est avoir la vue sacrément courte et une mémoire bien sélective de la part de Microsoft. Ceci dit, ne nous y trompons pas, la situation actuelle est plus proche de celle des années 90 que de celle des années 2000 en ce que Google pousse à un certain développement du web, comme NCSA Mozaïc le faisait en son temps, là où Microsoft au pic de son hégémonie ne s’intéressait pas du tout au web.

La gueule de bois qui s’annonce

Les standards du web sont créés par consensus et plus il existe d’implémentations différentes, plus ce consensus bénéficie aux utilisateurs finaux du web. Qu’un acteur devienne dominant et il cherche à infléchir les standards (quand il ne se contente pas juste de les ignorer) à son seul bénéfice. Sur ce sujet, je vous invite à lire l’article de Rachel Nabors d’août 2018 sur CSS Tricks (en anglais).

Microsoft quitte donc le navire et laisse une voie royale à Google. Google est déjà en position dominante sur le marché des navigateurs et on peut dès à présent en mesurer les impacts sur 2 aspects :

  • Le navigateur lui-même n’évolue plus aussi vite et aussi bien qu’à ses débuts. Les raisons pour cela sont nombreuses, mais être dominant sur un marché à vocation concurrentiel vous incite, a minima, à relâcher la pression sur la qualité  (quelle qu’elle soit) et cela commence à se voir.
  • Du côté des standards du web, Google est désormais l’arbitre ultime, quasiment plus personne ne remet en question les propositions de Google et Google peut “tuer” une proposition de standard en refusant tout simplement de l’implémenter dans Chrome. Pour l’instant, Google fait des efforts pour que ça ne se voit pas trop, mais jusqu’à quand ?

Les conséquences de cette situation sont bien connues: au choix la création de standards de fait (par exemple beaucoup de balises HTML ont été créées de manière sauvage à l’époque de Mozaïc) ou la création d’organisations parallèles (le WHAT Working Group et le HTML Living Standard ont été créés en réponse à la quasi mort du groupe de travail HTML du W3C dans les années 2000). Dans tous les cas, cela laissera des traces avec lesquelles il faudra vivre.

La décennie qui s’achève a été incroyablement productive pour le web qui a évolué à une vitesse inégalée. Les 10 ans à venir, par contre, seront très vraisemblablement au choix une nouvelle période de forte stagnation pour le média ou bien une période de création de standards de fait à la pertinence discutable.

Un doliprane et ça va mieux

Ce destin est-il inévitable? Certain font valoir que la base de code de Chromium est open-source et qu’il sera donc toujours possible de créer un consensus par ce biais. C’est mal connaître le fonctionnement de l’open-source que d’affirmer ça sans nuance. En effet si le projet Chromium est bien open-source, sa gouvernance est totalement maîtrisée par Google. En clair, même un acteur comme Microsoft n’aura pas son mot à dire sur les futures évolutions de Blink sauf à se compromettre dans de scandaleuses collusions entre grandes corporations pour contrôler le web à leurs profits.

Les plus optimistes peuvent alléguer qu’un projet open-source peut faire l’objet d’un fork. C’est d’ailleurs ce que Google à fait en 2015 pour passer de WebKit à Blink, l’objectif pour Google à l’époque étant justement de reprendre la main sur la gouvernance de leur produit face à Apple qui verrouille WebKit à son profit. Microsoft envisage-t-il un tel scénario ? Absolument pas ! À l’heure actuelle, Microsoft souhaite réduire ses coûts de développement sur un produit sans valeur ajoutée pour eux et un fork sur un projet de cette ampleur coûterait plus cher que de continuer à faire évoluer leur moteur maison. Alors, un autre acteur pourrait-il s’y risquer ? C’est peu vraisemblable. Là encore le coût financier et surtout humain pour dupliquer et maintenir une telle base de code est indécent. Aujourd’hui la complexité de la plateforme web est telle que pour une entreprise, il faut avoir les reins aussi solides qu’un GAFAM pour s’y risquer or les GAFAM eux-mêmes ont trop d’intérêts convergents pour se battre sur ce terrain. Certaines entreprises asiatiques pourraient éventuellement vouloir tenter l’aventure. On citera Samsung qui utilise déjà Chromium pour créer leur propre navigateur mobile et qui pourrait être tenté par une meilleure maîtrise du projet; on peut également penser aux BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi, les GAFAM chinois), mais ceux-ci n’ont pour l’instant montré aucun intérêt en la matière.

Le cas Mozilla

La dernière bouée de sauvetage reste encore et toujours Mozilla avec Firefox. Pour Mozilla cela ressemble à un retour à la case départ après 20 ans de travail et certaines personnes ont déjà commencé à les troller. Il y aurait sans doute matière à critiquer le fonctionnement de Mozilla (par exemple le fait que la quasi-totalité de ses revenus provient de chez Google), mais ce serait passer à côté de deux points essentiels:

  • En tant qu’organisation à but non lucratif, Mozilla ne travaille pas à augmenter ses revenus au profit d’un groupe d’actionnaires (contrairement à tous les autres constructeurs de navigateurs), mais au profit de ses utilisateurs en leur offrant une solution alternative d’accès au web: Firefox.
  • Gecko, le moteur de rendu de Firefox est une implémentation alternative des standards web reposant sur une architecture et des partis pris techniques différents permettant d’une part d’éprouver l’universalité des nouveaux standards web et d’autre part de garantir des usages alternatifs plus respectueux des besoins et droits des utilisateurs du navigateur, en particulier le respect de leur sécurité et de leur vie privée.

Au-delà de Firefox, le travail de Mozilla va plus loin que ça. On peut, entre autres, citer la création du langage Rust qui a été incubé et promu par Mozilla (un langage originellement conçu pour résoudre des problèmes spécifiques aux navigateurs et qui répond finalement aux enjeux du développement système moderne: sécurité et concurrence) ou le projet DeepSpeech qui vise à proposer un modèle de reconnaissance vocale libre. Des projets qui n’ont pas trouvé grâce aux yeux des géants du web, mais qui ouvrent de nouvelles opportunités aux utilisateurs du web.

Conclusion

Sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augure, cette annonce de la part de Microsoft est inquiétante et on voit se profiler à nouveau le spectre d’une monoculture technique. Alors oui, à très court terme c’est plutôt une bonne chose pour les designers et développeurs web, car ça veut dire moins d’effort à fournir pour être compatible avec tous les navigateurs du marché. Hélas, ça veut aussi dire qu’il y aura une note à payer dans un futur plus ou moins lointain, un peu comme l’inévitable gueule de bois le lendemain d’une soirée open-bar.

À ce stade, est-il possible d’agir à notre simple niveau d’utilisateurs du web ? La réponse est oui avec plusieurs possibilités d’actions. La plus simple consiste à utiliser Firefox comme notre navigateur web par défaut et à encourager son adoption chez nos amis ou clients. L’action suivante peut consister à s’impliquer plus activement dans la création des standards du web, que ce soit en expérimentant les technologies et en faisant des retours qualifiés aux fabricants de navigateurs (en ouvrant des bugs par exemple, que ce soit pour Chrome, Firefox ou Safari) ou que ce soit en participant aux discussions des groupes de travail des standards (le W3C et le TC39 sont sur GitHub, c’est donc là aussi “facile” d’ouvrir des issues et de participer aux discussions). Pour les plus acharnés, il est possible de participer au développement des navigateurs eux-mêmes, en particulier Firefox, soit en proposant du code soit en aidant à résoudre des problèmes de compatibilité web. Enfin, si vous êtes de vrais aventuriers du code, jetez donc un coup d’œil au projet Servo.

N’hésitez pas à ajouter votre pierre à l’édifice, aussi modeste soit-elle. Le web est une construction communautaire et ce serait dommage de laisser quelques intérêts commerciaux nous priver d’un web à notre image.

Partagez cet article.

A propos de l'auteur

Jérémie fabrique des sites web depuis plus de 20 ans. Tour à tour designer, développeur (back et front), manager d'équipe, chef de projets et désormais Web Advocats, il fait bénéficier de son expérience en matière de création web à tous le monde.

2 commentaires

  1. Article extrêmement bien écrit et qui pose de façon claire les enjeux, y compris pour les profanes. Je le partage. Bravo et merci à vous

  2. La stratégie « Internet » de Microsoft a toujours été ambigüe. Et donc IE a toujours subit les atermoiements de M$. Il faut se souvenir que les premières release de Windows 95 étaient fournies sans IE et sans pile tcp/ip ! Sans parler des versions qui n’évoluaient que trèeeees lentement sans vraiment intégrer de nouvelles fonctionnalités.
    Encourager l’utilisation de Firefox serait déjà un bon début.

Ajouter un commentaire